Paillettes, stars, bruits de couloir, scandales et affaires diplomatiques… Chaque édition du Festival de Cannes produit ses propres légendes. Certaines ont fini par façonner la réputation du plus grand festival de cinéma au monde.
Ce jour-là, presque personne ne regardait l'écran
Le 20 septembre 1946 s’ouvre enfin le premier Festival international du film, après une première tentative interrompue en 1939 par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’euphorie de l’après-guerre, l’ambiance est légère sur la Croisette — jusque dans les salles de projection. Lors de la présentation de Rome, ville ouverte (Roma, città aperta) de Roberto Rossellini, « tout le monde digérait les yeux mi-clos », se souvient le réalisateur lui-même : « mon frère et moi étions pratiquement seuls dans la salle. »
Pourtant, ce film obtient un Grand Prix et révèle au monde entier le néoréalisme italien. Une révolution artistique passée presque inaperçue ce jour-là.
Une décision anodine crée un incident diplomatique
En 1949, le soleil de la Côte d’Azur détourne facilement les festivaliers des salles obscures. Entre deux projections, les invités profitent des bains de mer, des promenades et même du ski nautique avant de rejoindre, parfois à la dernière minute, les séances du Festival.
Pour organiser les projections, le comité instaure des séances « avec cravates » et d'autres « sans cravates ». L'intention est pratique. Le résultat crée rapidement un malaise.
Les festivaliers en déduisent immédiatement que les films projetés en séances habillées sont de meilleure qualité. Les délégations étrangères dont les films passent en séances décontractées se sentent blessées. Les plaintes affluent.
Elle n'avait tourné que quelques films. Le Festival de Cannes de 1955 voit naître sa Palme d'or et lance Brigitte Bardot « par hasard, faute de grives », dira-t-elle elle-même.
En 1955, Brigitte Bardot foule la Croisette. Elle n'est pas encore la star internationale qu'elle deviendra — Roger Vadim ne la filme dans Et Dieu créa la femme que l'année suivante. Mais Cannes cristallise quelque chose : une image de femme libre, naturelle, solaire.
Bardot reviendra au Festival seulement en 1967. Entre-temps, son ascension fulgurante — amorcée sur la Croisette — accompagne le développement du phénomène des starlettes et transforme durablement l’image du Festival.
Traverso_960x960.jpg)
Le 22 avril 1956, Grace Kelly épouse le Prince Rainier de Monaco. La date n'est pas choisie au hasard
Un an plus tôt, en 1955, l'actrice américaine participe au Festival pour défendre Une fille de province. Le journaliste Pierre Galante organise une rencontre avec avec le Prince Rainier de Monaco. Leur mariage est célébré le 22 avril 1956. La date n’est pas choisie au hasard : elle précède l’ouverture du Festival afin que les personnalités venues assister au mariage princier puissent ensuite rejoindre la Croisette.
Cannes devient alors le décor d’un véritable conte de fées moderne.
En 1958, le film de Claude Chabrol Le Beau Serge est écarté de la sélection française. L'année suivante, la revanche est totale.
À la fin des années 1950, une nouvelle génération de cinéastes français bouleverse les codes du cinéma. François Truffaut, jeune réalisateur, repart de Cannes avec le Prix de la meilleure mise en scène pour Les Quatre cents coups. C'est le signal d'une bascule : dans la lignée des Cahiers du Cinéma, le mouvement cinématographique français, appelé Nouvelle Vague, impose son regard sur le cinéma mondial.
Cannes n'a pas créé la Nouvelle Vague. Mais il lui a offert sa première consécration internationale.
Le film s'intitule Les Mariés de l'An II. La production a pris le titre au pied de la lettre
En clôture du Festival 1971, tous les jeunes mariés cannois sont invités à la projection du film de Jean-Paul Rappeneau — à condition de prouver que leur mariage a bien eu lieu dans l'année. Une loge d'honneur est réservée pour ceux qui ont eu la chance de se marier le jour même de la projection.
Coup de marketing ou véritable geste de fête populaire ? Probablement les deux. En tout cas, Cannes fait l'un des rares festivals au monde où le cinéma déborde sur la vie réelle.
Son nom est attaché à Cannes deux fois : par sa carrière, et par son enfance
En 1972, une plaque commémorative est installée avenue du Petit Juas, devant l'immeuble où Gérard Philipe a passé son enfance. L'hommage est mérité : ses trois participations au concours cannois ont toutes été récompensées.
Prix de la meilleure partition musicale en 1951 pour Juliette ou la clef des songes de Marcel Carné, Prix de la mise en scène en 1952 pour Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque et Prix spécial du Jury du FIF 1954 pour Monsieur Ripois (Knave of hearts) de René Clément. Un palmarès d'une régularité rare, pour un acteur dont Cannes est, littéralement, la ville natale.
Le film traite de l'avortement. Il n'a pas de visa d'exploitation. La police intervient. Le public s'assoit sur les marches
En 1974, parallèlement au Festival, se déroule une Semaine du film politique. Au programme : Histoire d'A, documentaire sur l'avortement dont le visa d'exploitation a été refusé par les autorités françaises. La projection est interrompue par les forces de l'ordre au Lido, boulevard de la République. Les spectateurs expulsés vont s'asseoir en protestation sur les marches du Palais.
L'affaire va jusqu'à provoquer l'arrêt d'une émission de télévision présentée par Pierre Tchernia. Soutenus par la Société des Réalisateurs de Films, les manifestants obtiennent finalement une projection exceptionnelle du film.
Paul Newman refuse de poser. Les photographes posent leurs appareils. Et Newman reconnaîtra plus tard sa leçon
En 1975, épuisé par un long voyage, Paul Newman refuse de poser devant les photographes à son arrivée à Cannes. Le soir, lors de la montée des marches, tous les journalistes déposent leurs appareils à leurs pieds en signe de protestation.
« C'est la plus grande leçon qu'on m'ait jamais donnée », avouera-t-il. Isabelle Adjani vivra la même expérience en 1983, lors de la projection de L'Été meurtrier.
Dumbo remporte un Grand Prix en 1947. Il faudra attendre 26 ans pour que l'animation revienne en sélection officielle
Les premières années du Festival accueillent quelques dessins animés, dont Dumbo de Ben Sharpsteen pour Walt Disney (Grand Prix 1947) et Les Aventures de Peter Pan (1953, plus de sept millions de spectateurs en France). Le règlement prévoit même un prix spécifique pour ce genre.
Puis plus rien — pendant vingt ans. Il faut attendre 1973 et La Planète sauvage de René Laloux pour voir l'animation récompensée à nouveau. Dernière sélection notable : Shrek en 2001, et dans les sections parallèles, Les Triplettes de Belleville en 2004.
La censure a provoqué de nombreux scandales au Festival de Cannes mais son abolition en entraînera autant
Marco Ferreri avec La Grande bouffe en 1973 (société de consommation), Thierry Zeno avec Vase de noce en 1975 (zoophilie, à la Semaine de la Critique), David Cronenberg avec Crash en 1996 (violence graphique), Gaspar Noé avec Irréversible en 2002 (scènes insoutenables) : le Festival a régulièrement servi de défouloir aux cinéastes désireux de tester les limites. La Semaine Internationale de la Critique se fait également remarquer en 2005 avec la sélection du film, The Great ecstasy of Robert Carmichael de Thomas Clay.
Certaines projections ont choqué. D’autres ont profondément divisé.
Mais à Cannes, les films qui dérangent participent souvent eux aussi à écrire la légende du Festival.
Dès la première édition, le Festival produit des histoires impossibles à inventer
Lors des premières années, une représentante officielle américaine, totalement ivre, faillit tomber de la fenêtre du premier étage. Plus mémorable encore : lors d'une soirée en l'honneur de la délégation anglaise, l'ambassadeur de Grande-Bretagne en France rejoignit sur la table du buffet, en chaussettes, l'actrice Imogen Hassel pour un flamenco endiablé, accompagné par des guitares gitanes.
Certains faits n'ont pas besoin d'être amplifiés pour devenir des légendes. Il suffit qu'ils soient vrais.

